Quelle place pour l'ingénieur dans la gestion des biens communs ?

La question des biens communs était à l'honneur lors des dernières Rencontres de la solidarité internationale et de la citoyenneté (Resic 2015) d'Ingénieurs sans frontières. Plusieurs voix se sont élevées ces derniers temps pour demander que les ressources naturelles soient gérées comme des biens communs pour plus de justice sociale et environnementale. Petit retour sur les enjeux soulevés lors de cet atelier.
ISF France et ISF Cameroun en visite sur une ferme de Terre de Liens
ISF France et ISF Cameroun en visite sur une ferme de Terre de Liens
ISF AgriSTA

Cette logique des communs paraît encore peu partagée par les industries exploitant les ressources naturelles. Alors quelle place pour l’ingénieur dans cette prise de conscience et dans la mise en œuvre d'une telle gestion ? Ne serait-ce pas là une belle opportunité d'êtres des ingénieurs citoyens ?

La convention 169 de l'Organisation internationale du travail sur les droits des peules indigènes et tribaux1, propose de laisser le soin aux communautés indigènes de décider elle-même de la gestion des ressources naturelles de leurs territoires de vie. La plupart des organisations de solidarité internationale appellent de leurs vœux ce type de gestion des ressources naturelles comme des communs2, c'est à dire une gestion démocratique par la communauté des usagers de la ressource au-delà des logiques commerciales.

Mais cette vision des choses n'est pas réservée aux habitants des Suds. Ainsi, en 1972 Robespierre à la tribune de la Convention affirmait : «Les aliments nécessaires à l’homme sont aussi sacrés que la vie elle-même. Tout ce qui est indispensable pour la conserver est une propriété commune à la société entière. Il n’y a que l’excédent qui soit une propriété individuelle, et qui soit abandonné à l’industrie des commerçants. Toute spéculation mercantile que je fais aux dépens de la vie de mon semblable n’est point un trafic, c’est un brigandage et un fratricide. »3. L'économiste États-Unienne Elinor Ostrom a même reçu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, surnommé « prix Nobel d'économie », pour avoir théoriser cette question des biens communs.

Concrètement, cette gestion des ressource naturelles comme communs s'exerce de la manière suivante : la propriété de la ressources est donnée à un groupe d'usager de la ressource et/ou d'habitants qui décide collectivement d'octroyer un droit d'usage à des personnes physiques ou morales qui seront chargées d'exploiter et de préserver cette ressource sous des conditions de durée et de pratiques (sociales, environnementales, etc.) fixées par la communauté. Il reste par exemple en France dans certaines zones de montagne des « prés communaux » dont le droit de pâture est attribué par des élus communaux et les paysans du territoire. Cette logique, à rebours de l'idée que la gestion privée et marchande de la ressource est la plus efficace, s'appuie sur l'idée que le contrôle social au sein d'une communauté de vie et de pratique permettra de limiter les pollutions et l'épuisement des ressources, et ce, de manière juste et équitable, car décidée par les gens qui sont directement concernés par ces ressources et le territoire où elles gisent.

Aujourd'hui cette vision reste très minoritaire dans l'industrie qui exploite la grande partie des ressources naturelles de la planète : terres, forêts, eaux, poissons, minéraux et ressources énergétiques fossiles. Les entreprises industrielles, souvent transnationales, ont pour objectif premier de rémunérer les investisseurs financiers qui leur apportent les capitaux, immenses, nécessaires à cette exploitation. Devant cette nécessité de rentabilité, l’intérêt des populations vivant sur les territoires d'exploitation ne pèse pas très lourd4. De plus, la recherche d'une rentabilité à court terme incite à la destruction totale de la ressource, en espérant que la science trouvera de nouveaux moyens d'aller chercher plus fort et plus loin. Cette logique fait fi de ce que nous savons depuis plus d'un demi-siècle, les ressources physiques et naturelles de la planète sont limitées. C'est pour cela que certains parlent d'une logique « extractiviste » c'est-à-dire un prélèvement intensif et rapide sans possibilité de renouvellement ou de planification des besoins5. Mathieu Calame, ingénieur agronome et directeur de la Fondation pour le progrès de l'Homme (FPH), interrogé sur cette question à l'occasion des Resic 2015, nous rappelle en plus qu'au delà des industries de production primaire, les industries de conception et de production secondaire doivent aussi se poser la question de la gestion des ressources puisqu'il n'y a pas de produit conçu aujourd'hui qui ne nécessite de prélever de la matière et de l’énergie sur la planète.

 

Voir la vidéo de l'interview en cliquant ici.

 

Il nous dit ainsi que la question des ressources naturelles et de leur gestion devrait être au cœur des préoccupations des ingénieurs et des techniciens. Il nous dit aussi que si l'on se place dans une perspective démocratique, ce ne sera pas à l'ingénieur, ni à son employeur, de définir ce qui doit être un bien commun et de comment le gérer, mais à la société dans son ensemble. Pour autant, on entend encore peu parler de bien commun dans les écoles d'ingénieurs ; et la question de l’orientation et du contrôle citoyen des sciences et techniques n'y a pas la part belle non plus. On y parle au mieux de bonne gouvernance et de responsabilité sociale et environnementale, en s'appuyant malheureusement souvent des exemples plus proche de la communication que du changement réel. C'est d'ailleurs ce que nous dénonçons dans notre Manifeste pour une formation citoyenne des ingénieur.e.s, réflexion dans laquelle nous avons été aidés par la FPH.

 

Un fois ce constat fait, doit-on attendre une révolution des programme de l'enseignement technique et une prise de conscience des industriels pour mettre en adéquation nos études et nos métiers avec notre éthique et participer en tant qu'ingénieurs à la construction des communs ? Pas si sûr ! En effet, certains ingénieurs travaillent déjà sur ces questions et pas forcément à l'autre bout du monde.

C'est le cas des salariés du mouvement citoyen Terre de Liens qui pour un bon nombre sortent d'écoles d'agronomie. Leur métiers ? Accompagner des collectifs citoyens et des collectivités territoriales en France à acheter du foncier en commun pour en confier la gestion à des agriculteurs biologiques avec un cahier des charges environnementale. L'objectif final : faire de la terre un bien commun.

Pour comprendre ce qu'est le foncier, appréhender le sol, son rapport avec l'activité agricole, mais aussi les interactions avec la biodiversité et l'environnement, les connaissances et compétences de l'ingénieur peuvent se révéler précieuses. Pour autant, en travaillant dans ce contexte, l’ingénieur va devoir revoir sa position et ses manières d'agir. Face à de nouveaux public : des citoyens, des habitants, des élus ; les employeurs de ces ingénieurs sont par exemple des bénévoles associatifs. Avec des nouvelles compétences et outils : l'animation, la médiation, l'accompagnement, mais aussi des nouvelles « postures » comme celle de l'accompagnement6. Par ailleurs, ces activités sont financées par de nouveaux canaux : des prestations bien évidement, mais aussi de l'épargne citoyenne, des dons, des adhésions, des subventions, faisant appel à tous les champs de l'économie sociale et solidaire. Autant de questions qu'il faudrait aborder de front dans les formations d’ingénieurs et non pas réserver à des niches de modules optionnels ou à la formation sur le tas.

Ainsi, l’ingénieur peut, et doit, d'ores et déjà se préoccuper des communs et de la gestion des ressources naturelles en tant que tels. Si cette décision reste une décision de société, nous devons de notre coté réclamer l'inscription dans nos formations de ces questions et orienter nos parcours professionnels vers des structures qui nous permettront d'allier ingénierie et citoyenneté. Il ne s'agit pas d'un horizon utopique, mais d'une urgence concrète et réalisable dès aujourd'hui ; que ce soit en participant à la campagne L'ingénieur.e citoyen.ne c'est moi ? ou en cherchant un emploi dans des secteurs ou auprès d'employeurs prenant en compte ces enjeux.

 

NB : Merci pour leurs apports à l'atelier à :

  • - Olivier Petitjean de multinationales.org (ancien animateur du site « Partage des eaux » de RITIMO), coordinateur en 2010 du dossier : « Passerelle dph n°02 - Les biens communs, modèle de gestion des ressources naturelles ».
  • - Mathieu Calame de la Fondation pour le Progrès de l'Homme qui finance le programme Former l'ingénieur citoyen d'ISF.
  • - Sophie Lejeune ancienne chargée de mission sur la thématique des collectivités territoriales à l'association Terre de Liens Pays de la Loire, coordinatrice en 2013 de l'ouvrage : « Agir sur le foncier agricole : un rôle essentiel pour les collectivités locales »..
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1La convention n°169  est un instrument international légalement contraignant ouvert à ratification, qui traite spécifiquement des droits des peuples indigènes et tribaux. A ce jour, elle a été ratifiée par 20 pays . http://www.ilo.org

2Voire le dossier du Coredem et de Ritimo sur la question : http://mercredis.coredem.info/_docs/dossiercompletbasseresolution.pdf

4Voir par exemple les travaux d'ISF Systext sur l'extraction minière au Mali : http://www.isf-systext.fr/node/18

5Voire par exemple les analyse de l'Institut de recherche et d'information socio-économique du Quebec : http://iris-recherche.qc.ca/blogue/quest-ce-que-lextractivisme

6Voire les réflexions du groupe Isf Agrista sur la question : http://isf-france.org/L_accompagnement_une_posture_citoyenne_de_l_ingenieur

 

3 octobre 2015
Tanguy MARTIN
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