Haïti, trop risqué ?

Ça ne pourra pas marcher, et c’est trop dangereux, c'est trop risqué ! C’est à distance ce que l’on peut se dire lorsque l’on envisage de faire un projet de développement en Haïti. C’était en 2007, avant ma première mission, et j’y suis retourné 10 fois depuis.
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Ça ne pourra pas marcher, et c’est trop dangereux, c'est trop risqué !


C’est à distance ce que l’on peut se dire lorsque l’on envisage de faire un projet de développement en Haïti. Trop d'aléas, trop d’incertitudes, trop de problèmes, on risque l’accident ou la mauvaise rencontre. De plus, il est de toutes manières impossible de faire quoi que ce soit qui ne puisse être réduit en poussière par le destin. Même votre famille s'en inquiète , qui préfère vous voir rester en France, une fois qu'elle a pris conscience qu'il ne s'agit pas de Tahiti mais bien de ce petit pays des Caraïbes dont on dit tant de mal.


C’était en 2007, avant ma première mission, et j’y suis retourné 10 fois depuis. Pour moi, quelques passages chez le médecin, et rien d’autre. Ce sont mes projets qui me préoccupent.

De fait, ce pays est un terrain difficile, soumis à de multiples problèmes, mais ils sont souvent surestimés et contournables si l'on prend le temps de s'y préparer. Il y a bien sûr le risque sanitaire qui nous fait remplir la trousse à pharmacie. S’il n’y a pas de mauvaise précaution à prendre, le risque lié aux maladies est souvent surestimé, statistiquement ce n’est pas lui qui fait le plus grand nombre de victimes. Ce ne sont pas non plus les enlèvements ou les violences. Les « vrais » dangers auxquels on est exposé, sont à trouver au niveau des accidents de la circulation, que l’on soit piéton ou utilisateur de véhicule.

A Port-au-Prince comme à Paris, traverser la rue est un risque !


Le risque naturel, le plus spectaculaire, est surtout celui que l’on peut le moins contrôler. Les cyclones passent chaque année, les pluies torrentielles peuvent bloquer les routes pendant des jours… Bien sûr on ne peut l’ignorer, et avant même d’être un risque c’est une donnée de départ à prendre en comte. Reste le risque sismique qui était sorti des esprits jusqu’au 12 janvier 2010.


Pour ma petite personne, la réponse à tous ces dangers repose sur des principes simples : précautions et anticipation. Je choisis mes déplacements et les endroits où je dors. Je fais attention aux alertes météo, je ne me déplace jamais seul, et lorsqu’il s’agit d’endroits que je ne connais pas je me renseigne pour savoir s’ils sont sûrs. Dans certains quartiers, cette précaution vaut quasi-quotidiennement, et il m’est déjà arrivé de devoir en repartir plus vite que prévu parce qu’on m’indiquait que des gangs de la zone s’agitaient. Dans de tels cas, j’espère pouvoir finir le travail le lendemain. C’est également pour cette raison qu’il est indispensable d’avoir des relais locaux pour agir dans un quartier. Enfin, prendre un bon bouquin avec soi est indispensable pour ne pas tourner en rond si l’attente devait durer trop longtemps.


Tout cela ne doit pas occulter que la vrai gestion des risques concerne le projet et ses partenaires : institutions, associations, bénéficiaires, etc…. Ils sont les piliers des projets, ils sont plus encore exposés aux risques, et s’ils venaient à être trop atteints pour jouer leur rôle cela pourrait faire s’écrouler tous les efforts menés. Il est donc nécessaire, au moment où l'on s'engage avec eux, de tenir compte de leur solidité en situation dégradée, de leur résilience . Mais en Haïti, que penser des institutions soumis à une situation aussi pénible depuis le 12 janvier 2010 ? Quelle pérennité aura une action dans une zone potentiellement sujette à des coups d’État, des émeutes ? Que penser face à leur fragilité vis-à-vis des risques naturels ?

De fait, Haïti est globalement instable depuis 200 ans, et il est impossible d’anticiper les changements politiques au-delà de quelques mois. Mais cela signifie-t-il qu’il ne faut pas s’engager auprès des institutions, de la force publique, des mouvements citoyens ? Ce type de raisonnement a pu être tenu par des organisations internationales, menant au sentiment de défiance ressenti par beaucoup d'haïtiens. Il conduit à ignorer tous les bénéfices indirects d’un projet de développement.


Qu’il s’agisse de construire des infrastructures ou même de réaliser des études, emmener avec soi un partenaire local est un projet dans le projet. Toute action bien menée contribue à structurer les populations, par la mise en place de comités locaux, d’associations, de groupements… Tout travail bien coordonné avec les institutions locales contribue à renforcer leur position et leurs capacités, et amène à définir avec elles comment collaborer au mieux.

Dès lors, il serait une grave erreur de vouloir freiner un projet de développement en Haïti, ou dans n’importe quel autre pays, au seul titre qu’il risque de « ne pas marcher ». Le risque d’échec matériel est toujours présent et ne peut être totalement annulé, seulement diminué.


En écrivant ces dernières lignes, je me dis que je fais bien de ne pas jouer les aventuriers, et de gérer les risques comme je le ferais en France : de manière responsable, et collectivement avec mes partenaires.

1 juin 2011
Bruno Le Bansais, ancien Consultant chez Hydroconseil
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