L’humanisme ne suffit pas : pour un·e ingénieur·e solidaire et citoyen·ne

Combien de fois avons-nous entendu dire que l’ingénieur·e INSA était un·e « ingénieur·e humaniste » ? Mais pour autant, sommes-nous capables de définir ce que cela signifie ? Et ensuite, sommes-nous capables de rester fidèles à cette définition ?
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ALTE²S - ISF Villeurbanne

L’humanisme place l’épanouissement de l’être humain en valeur primordiale. Certain·es évoqueront le respect de sa dignité et de ses droits, de ses libertés, ou encore de son accès à la connaissance et au savoir. Iels diront que par son action, l’ingénieur·e INSA se doit d’œuvrer à ces fins ; mais pour qui et jusqu’où ? D’autres diront que l’ingénieur·e INSA est cellui qui est conscient·e de son rôle social, politique et philosophique dans la société, mais sans toutefois préciser le sens de son action et de sa réflexion. Ainsi, l’humanisme érigé aujourd’hui en valeur cardinale de notre école a cela de pratique que chacun·e peut s’en revendiquer, des étudiant·es les plus engagé·es aux directeurs les plus libéraux, tant qu’on ne précise pas véritablement ce qu’il signifie.

Sommes-nous encore humanistes lorsque nous participons activement à la marchandisation de ce bien commun qu’est le savoir par l’ouverture de masters spécialisés et de bachelors, dont les frais de scolarité s’élèvent au-delà des 10 000 € par an ? Ou lorsque nous souhaitons introduire des frais de scolarité différenciés qui excluront certaines classes sociales de notre école ? Rappelons qu’à l’origine, l’INSA a été créé pour permettre aux élèves issu·es des classes les plus modestes d’accéder aux formations d’ingénieur·e.

Sommes-nous encore humanistes quand nous souhaitons imposer avec brutalité les lignes directrices d’une réforme des filières internationales ? Quand nous agissons au mépris de la démocratie, faisant fi des avis des élèves, des membres du personnel et même, semblerait-il, du conseil d’administration de l’établissement sur cette même réforme ? Et enfin, quand nous reculons sur la quasi-totalité des aspects de cette réforme tout en annonçant que notre position n’a jamais varié, nous auto-contredisant de facto ?

Sommes-nous encore humanistes quand nous promouvons l’entrepreneuriat à impact, alors même que le moteur intrinsèquement individualiste de ces initiatives est un frein majeur à leur impact sur le bien commun ? Alors que les logiques de marché du système et l’idéologie capitaliste, dans lesquelles s’inscrit toute initiative entrepreneuriale, empêcheront toujours l’ingénieur·e entrepreneur·se d’agir dans le respect de l’environnement et des populations à travers le monde ? Se poser ces questions revient en somme à se demander si l’humanisme est réellement compatible avec le capitalisme.

De là vient le constat selon lequel l’humanisme ne suffit pas. Se réclamant de l’humanisme, nous pouvons en venir à l’utiliser et à le tordre pour lui faire dire des choses parfaitement antagonistes. Il semble alors intéressant d’affiner la vision de l’ingénieur·e INSA « humaniste ».

L’ingénieur·e que nous devons avoir à l’esprit est d’abord un·e ingénieur·e conscient·e des inégalités structurelles de notre société ; inégalités fondées entre autres sur le genre, la religion, l’origine ethnique réelle ou supposée, l’orientation sexuelle, l’origine sociale, la nationalité, l’origine géographique, le niveau d’éducation. Chacun·e d’entre nous est empêtré·e dans ces inégalités et, pour un·e élève ingénieur·e insalien·ne, souvent du côté de l’oppresseur.

Les rapports de domination et les mécanismes d’oppression se retrouvent également entre les ingénieur·es et l’environnement. Le système productif, capitaliste et libéral dans lequel nous sommes impliqué·es malgré nous exploite et détruit le monde du vivant au détriment de toutes les populations du monde. Vient alors l’idée selon laquelle l’ingénieur·e doit faire preuve de solidarité dans son œuvre, vis-à-vis de tous les êtres humains et de toutes les populations, quel·les qu’iels soient et où qu’iels se trouvent dans le monde.

Mais le rôle de l’ingénieur·e va au-delà de sa simple contribution à ce système vers lequel notre formation nous dirige sans le dire : son rôle est politique. Politique en ce que les décisions qu’iel prend et les actions qu’iel entreprend ont un impact sur tout ou partie de la société, quelle que soit la taille de cette partie, que ce soit sur ses subordonné·es quand il est pris dans un système hiérarchique, ou celleux qu’on désigne comme consommateurices ou client·es.

Les ingénieur·es possèdent également, par leur rôle politique, un pouvoir de nuisance vis-à-vis du système d’organisation de notre société, qui s’attaque structurellement aux êtres humains et à l’environnement. L’ingénieur·e doit renouer avec l’exercice d’une citoyenneté, une conscience politique au sens noble du terme, qui ne l’amène plus à nuire dans ses activités.

Le passage de la marque « ingénieur·e différent·e » à celle d’« ingénieur·e humaniste » au cours des années 2010 a ouvert la possibilité de prendre en compte les enjeux socio-écologiques dans la définition de l’ingénieur·e INSA ; il est désormais temps de véritablement prendre en compte ces enjeux si nous souhaitons atteindre un monde écologiquement sûr et socialement juste. Chaque ingénieur·e doit travailler à se former sur tous les aspects de ces enjeux, et à se doter des méthodes qui lui permettent d’appréhender le monde sous ces prismes de la citoyenneté et de la solidarité.

L’ingénieur·e INSA se doit donc d’être non seulement humaniste, mais également solidaire et citoyen·ne. Ostensiblement, ces termes, solidaire et citoyen·ne, impliquent en eux-mêmes par leur présente définition une remise en question de l’ordre établi. Cet·te ingénieur·e, humaniste, solidaire et citoyen·ne, est encore à découvrir et reste à construire.

30 juin 2026
LONCLE David, Membre du CA d'ISF, Membre du groupe local ALTE²S - Villeurbanne
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